Magistral, Eloquent, Historique.
Quel plaisir d’écouter Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty, ces fabuleux comédiens, portés par une scénographie de Jean Bellorini, lumineuse et magnifique. L’Ordre du jour rappelle, avec une ironie grinçante, comment calcul, compromission et audace ont façonné l’histoire. La guerre a été profitable aux industriels ; leur responsabilité est lourde et accablante.
Quelques dates
L’Ordre du jour nous plonge dans les coulisses d’une histoire qui bascule. Le 20 février 1933, Hitler rencontre 24 grands industriels allemands pour obtenir leur soutien financier. Stabilité, lutte contre le communisme, promesses de pouvoir : séduits, ils deviennent complices, sans imaginer l’ampleur de ce qu’ils scellent.
Sur le plateau, 24 paires de chaussures remplacent les industriels. Leur absence pèse plus que leur présence. Alignées, elles évoquent un bloc uni et conforme. Le miroir en fond les reflète et amplifie cette responsabilité qui dépasse ce moment.
Quelques années plus tard, le 17 novembre 1937, Lord Halifax rencontre Hitler et laisse entendre que certaines ambitions allemandes pourraient être tolérées.
Puis, le 12 février, le chancelier autrichien Kurt Schuschnigg, convoqué à Berchtesgaden sous prétexte d’un séjour au ski, subit de fortes pressions. Contraint de céder et de nommer Seyss-Inquart, ses plans s’effondrent. Le 11 mars 1938, l’invasion allemande commence.
Les puissants restent paralysés, absorbés par des conversations futiles. Le 12 mars 1938, lors du déjeuner d’adieu de Ribbentrop à Downing Street, l’ambassadeur monopolise l’assemblée avec son « numéro de pipelette » sur le tennis, tandis que Neville Chamberlain apprend l’entrée des troupes allemandes en Autriche. Il n’ose pas mettre fin au repas, malgré l’urgence.
Après la guerre, le 29 novembre 1945, les écoutes téléphoniques révèlent que les menaces de Goering et de Ribbentrop n’étaient souvent qu’un bluff. Le monde a plié devant l’audace et le cynisme.
La pièce s’achève au printemps 1944, sur Gustav Krupp, hanté par l’exploitation de milliers de travailleurs forcés livrés par les SS, épuisés jusqu’à la mort.
Jeux de masques
Dès les premiers instants, les comédiens apparaissent masqués, et ces masques, grotesques et terrifiants à la fois, transforment les acteurs en marionnettes d’une fable tragique. L’absurde côtoie l’horreur, le comique dialogue avec le drame. Le jeu de lumière sur chaque visage accentue une expressivité saisissante, presque humaine. Confiés à Cécile Kretschmar — petits, moyens, énormes, en papier mâché ou en tulle —, ils représentent Hitler ou les industriels allemands. À la fois ironiques et saisissants, ils révèlent l’absurdité de moments dont l’issue coûtera la vie à des millions d’êtres humains.
La scénographie de Véronique Chazal installe immédiatement un univers où l’espace se déploie avec sobriété et finesse. Les miroirs et cabines vitrées suggèrent l’ambiguïté feutrée des ambassades ; la lumière, tour à tour crue ou délicatement tamisée, provoque un léger vertige poétique. Ce raffinement visuel, presque aérien, contraste avec des paroles d’autorité à la violence tranchante, prononcées avec une assurance glaçante.
Les sons déformés, la musique jouée en direct ou diffusée — violoncelle, percussions —, tout participe à bâtir un univers sensoriel où le burlesque côtoie l’horreur.
Cette fluidité entre récit et jeu dramatique met en lumière la mécanique du pouvoir et la complicité implicite des acteurs, l'histoire tout en soulignant la part de hasard et de bluff qui a conduit aux catastrophes de la Seconde Guerre mondiale.
Jean Bellorini nous offre une mise en scène d’une maîtrise éblouissante. Le choix de confier le texte à Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty, tous remarquables, crée un univers à la fois intime et foisonnant. Les comédiens alternent avec aisance entre narration, incarnation des personnages et rôle de chœur, donnant au spectateur la sensation que l’histoire se déroule simultanément sous nos yeux.
À cette virtuosité d’interprétation s’ajoute le jeu de lumière enchanteur de Jean Bellorini, qui nous séduit par son talent. À travers divers dispositifs lumineux, il sculpte l’espace avec subtilité, intensité et poésie, magnifiant masques, textures et scénographie.
Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty sont époustouflants. Leur engagement rend palpables les pressions, compromissions et lâchetés de l’histoire, tout en laissant place au rire. Le passage du chœur au personnage incarné est fluide, et les chants, gestes burlesques et mouvements du corps apportent une énergie qui équilibre gravité et comédie.
Un spectacle à la fois exigeant et accessible, poétique et bouleversant, qui restera longtemps gravé dans la mémoire.
Claudine Arrazat critiquetheatreclau.com Spectacles vivants
Costumes : Fanny Brouste / Vidéo : Gabriele Smiriglia / Musiques originales : Sébastien Trouvé et Baptiste Chabauty / Son : Sébastien Trouvé / Masques, maquillages et coiffures : Cécile Kretschmar / Collaboration artistique : Delphine Bradier / Assistanat aux costumes : Peggy Sturm / Assistanat à la lumière : Mathilde Foltier-Gueydan
25 mars > 3 mai 2026 Théâtre du Vieux-Colombier Durée estimée 1h45
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