© Clémence Grenat

© Clémence Grenat

Bouleversant, Poignant, Eloquent.

Avec Si tu veux que je vive…, il ne s’agit pas de rejouer la fresque historique de l’Affaire Dreyfus, ni de revenir à la figure tutélaire d’Émile Zola et à son célèbre « J’accuse ».

La pièce choisit un autre regard. Elle se détourne des grandes tribunes pour se rapprocher de Lucie. Lucie Dreyfus, que l’Histoire a longtemps laissée en marge, devient ici le cœur battant du récit.

Le texte s’appuie sur les lettres échangées entre Alfred et Lucie Dreyfus durant les années d’enfermement. Une correspondance qui dit l’attente, l’angoisse, la solitude, mais aussi la force d’aimer. Dreyfus promet de vivre malgré l’isolement, l’injustice et la souffrance morale et physique. Il tient parce qu’elle le lui demande, parce qu’elle lui écrit et qu’elle croit en lui.

Les écrits de Séverine, journaliste libertaire et féministe, viennent éclairer l’ensemble. Sa parole replace les faits, souligne le rôle décisif de la presse et inscrit cette histoire dans une perspective plus large, toujours actuelle.

L’Affaire devient alors une épreuve intime autant qu’un scandale d’État : une histoire d’amour et de courage, simple et profondément humaine.

© Clémence Grenat

La mise en scène d’Éric Cénat est orchestrée avec sobriété, précision et délicatesse. Les mots circulent, la correspondance devient matière vivante. La présence de Séverine élargit l’horizon, éclaire les faits, relie l’intime à l’Histoire en marche. L’intime et le politique ne s’opposent pas : ils avancent ensemble. L’émotion traverse le quatrième mur, nous gagne peu à peu, jusqu’à nous submerger.

La scénographie de Charlotte Villermet est simple et efficace. Elle accompagne l’histoire sans l’alourdir et laisse aux acteurs et aux mots toute leur place. Côté jardin, Lucie évolue dans un intérieur bourgeois, ordonné et rassurant en apparence, un espace qui, peu à peu, se fissure au rythme des événements. Côté cour, Alfred évolue dans un espace plus mouvant, qui se transforme au gré des lieux d’enfermement. Une simple table devient tour à tour bureau militaire, cellule, tribunal.

La création lumière de Vincent Mongourdin, subtile et précise, souligne les espaces : l’intime de Lucie et l’isolement d’Alfred.

La création sonore de Christophe Séché intensifie les émotions : des résonances romantiques de Chopin aux échos sourds de la mer de l’Île du Diable, qui se dressent comme un mur contre l’espoir.

© Clémence Grenat

Joël Abadie interprète Alfred Dreyfus avec brio. Tout est dans son regard, dans la tension de son corps. Sa parole, parfois brisée, porte la dignité d’un homme injustement condamné.

Lucile Chevalier, incarnant Lucie, est le cœur vibrant du spectacle et nous émeut profondément. Jeune, droite, déterminée, elle traverse l’effondrement de son monde avec une force intérieure remarquable.

Claire Vidoni, dans le rôle de « Séverine », nous guide avec talent à travers ce drame. Elle y apporte l’élan, la flamme et une voix engagée qui rend l’affaire étonnamment contemporaine.

Si tu veux que je vive… est une pièce bouleversante, à la fois intime et politique. Sobriété, justesse et émotion s’y conjuguent pour offrir un regard neuf sur l’Affaire Dreyfus, où la fidélité, le courage et l’amour prennent toute leur place. Un spectacle à la fois poignant et profondément humain.

Claudine Arrazat critiquetheatreclau.com

Scénographie et Costumes : Charlotte Villermet / Création Lumière : Vincent Mongourdin  / Création Sonore : Christophe Séchet  / Chorégraphie : Jean-Pierre Poisson  / Voix Off : Laurent Claret & Nicolette Bundy / Adaptation : Marie-Neige Coche / Joël Abadie

Théâtre Essaïon, Paris    Du 21 janvier au 26 mars 2026 (tous les mercredis et jeudis) -

Tournée :  Du 13 au 17 février 2026 - Théâtre Gérard Philipe, Meaux (77) – 7 représentations / 24 mars 2026 – Centre culturel Le Bouillon, Orléans (45)

Tag(s) : #Th de l'Essaion, #Critiques, #C.Arrazat
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