Puissant. Magnifique. Transperçant. Bouleversant.
On sort de Qui a peur de Lysistrata ? comme on se relève d’un séisme intérieur : ébranlé, traversé, étrangement debout.
Nous sommes accueillis par les Immortelles — interprétées par Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth. Leur entrée est un choc : elles nous parlent d’emblée avec une lucidité bouleversante et un humour noir qui pince, qui dérange et qui fait rire malgré soi. Elles énoncent, sans détour, les ravages de notre monde, ses aveuglements et ces répétitions absurdes de l’Histoire que l’on croit parfois derrière nous. Leur parole est incisive, vraie, presque crue, et nous force à regarder. On rit, parfois malgré nous, et ce rire grinçant devient une façon de tenir debout face à tout ce que nous savons et que nous n’osons pas toujours regarder.
Rire pour désarmer la guerre. Inspirée de Lysistrata d’Aristophane, la pièce convoque également la pensée de Virginia Woolf et son essai Trois Guinées, où une femme répond à cette question vertigineuse :
« Comment faire, à votre avis, pour empêcher la guerre ? »
La réponse n’est ni simple ni consolante :
« Un changement radical de société s’impose. »
Roser Montlló Guberna et Brigitte Seth ne montent pas un manifeste. Elles ouvrent une brèche.
Le plateau s’ouvre sur une terre bombardée, fumante, jonchée de vêtements soyeux — principalement féminins. Robes abandonnées, tissus éclatants, traces de présences disparues. La guerre n’est pas montrée : elle est déjà passée. Elle pèse dans l’air.
Des silhouettes émergent des ruines. Sous nos yeux, une chorégraphie énergique, engagée, profondément incarnée nous transperce et nous bouleverse. Marches synchronisées, affrontements physiques, nouements précis : les corps disent la révolte, le désir, le pouvoir, la résistance. Ils tentent de comprendre comment l’humanité s’acharne à détruire ce qui la porte.
On est frappé par la précision des ensembles, par la tension des regards, par la densité des silences. Danser, c’est survivre. On danse pour se relever.
Les vivants, les morts, les immortelles : ces trois mondes se côtoient, se mêlent et cohabitent. Les frontières s’effacent, les voix s’entrelacent, les époques se répondent. « Il faut des rires pour supporter les pleurs. »
Ces mots résonnent comme un rappel fragile mais essentiel de notre condition et nous invitent à tenir debout malgré tout.
La mise en scène de Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna est orchestrée avec une précision remarquable et une vitalité débordante. Tout s’enchaîne avec une grande fluidité : les mouvements des interprètes, les changements d’espace et les gestes se répondent naturellement, donnant au spectacle un rythme vivant et dynamique.
La scénographie de Montlló-Seth frappe par sa force symbolique et sa poésie. Les vêtements éparpillés sur le plateau racontent des histoires absentes, la mémoire des disparues, la fragilité et la beauté des vies interrompues.
La lumière de Guillaume Tesson joue un rôle essentiel. Alternances de clair-obscur, éclats de couleurs vives, surgissements lumineux dans la pénombre : tout souligne les tensions entre destruction et espérance.
La musique et la vidéo de Hugues Laniesse accompagnent le spectacle avec justesse. Elles soulignent les gestes, rompent les silences ou les amplifient, et donnent au plateau une atmosphère à la fois intense et émotive, sans jamais écraser les interprètes.
Le texte de MarDi mêle lucidité et émotion, humour noir et gravité. Il dénonce les absurdités de l’Histoire et les ravages de la guerre.
Les comédiens-danseurs — Jim Couturier, Ariane Derain, Antoine Ferron, Francisco Gil, Lisa Martinez, Maud Meunissier, Alice Rahimi — sont époustouflants : ils nous bouleversent et nous transpercent, passent avec fluidité d’un rôle à l’autre — vivants, morts, enfants, chœur antique — et donnent à chaque geste, chaque regard, une intensité qui frappe et touche. Leur corps parle autant que leurs mots : ils portent la révolte, la fragilité, le désir et l’humour avec énergie et brio. On est frappé par la précision des ensembles, par la tension des regards, par la densité des silences. Danser ici, ce n’est pas illustrer : c’est survivre.
« On danse pour se relever. »
“Qui a peur de Lysistrata ? ne donne pas de solution toute faite pour cesser la guerre. Elle offre de l’énergie et un souffle pour se relever ensemble au milieu des ruines. La pièce se termine sur une fête, mais elle ne dit pas « fin ». C’est plutôt un moment suspendu, un point de départ, une invitation à continuer à réfléchir et à sentir. On quitte le théâtre bouleversé, traversé par ce qu’on a vu, mais avec la certitude que la barbarie n’est jamais une fatalité, et qu’il reste toujours la possibilité de rire, de résister et de se relever.
Bravo et merci.
Claudine Arrazat, critiquetheatreclau.com
Costumes : Sylvette Dequest / Collaboration artistique : Emmanuelle Bischoff / Assistantes mise en scène : Gwennina Cloarec et Aliénor Suet
Du 12 au 22 février 2026 au Théâtre Gérard Philipe-CDN de Saint-Denis
Du lundi au vendredi à 20 h, samedi à 17 h 30 et dimanche à 15 h 30
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