Les petites cases installe d’emblée une situation familière. Un homme cherche à obtenir un simple document. Démarche administrative, dossier à compléter, cases à cocher. Et le cadre se met à gonfler. La pièce bouscule la norme et en révèle les angles morts avec une jubilation contagieuse. Obtenir ce papier devient une aventure burlesque, comme un numéro de clowns se trompant de piste. La norme vacille, l’absurde surgit et produit sa propre fiction.
La pièce de Joël Chalude ne montre pas un système qui s’effondre seul. Elle le pousse, le titille, l’observe. L’absurdité se révèle peu à peu et nourrit un comique précis et réjouissant. Elle s’attaque aussi au discours psychologisant qui accompagne la machine. À partir d’une demande concrète surgissent grilles d’analyse, interprétations savantes et mots prétendant cerner l’individu mieux qu’il ne se connaît.
Le texte, parfois bavard, s’aventure dans de longs détours analytiques, mais ces excès visent à renforcer le comique et la fantaisie. Le spectacle démontre avec ironie les réflexes d’étiquetage. Et sa critique passe par le jeu, le décalage et des situations flirtant avec le surréalisme tout en restant ancrées dans une réalité reconnaissable.
Jean-Claude Cotillard signe une direction d’acteurs remarquable. Les déplacements dessinent une véritable écriture scénique. Les silences s’installent avec justesse. Les ruptures de rythme surgissent au moment exact. L’absurde n’est jamais décoratif. Il est construit, assumé et se marie à une poétique du jeu incarnée par les comédiens.
Le travail sur le corps impressionne particulièrement. Une posture, un léger déséquilibre ou une inflexion de voix suffisent à faire naître le rire. La musicalité des échanges participe à cette dynamique. Les répliques s’enchaînent avec netteté. Le spectacle avance avec un élan constant. La direction attentive fait émerger la fantaisie sans perdre la clarté du propos.
L’interprétation des trois comédiens emporte l’adhésion. Leur complicité crée un rythme vif et palpable et révèle une vraie joie de jeu à chaque instant. Joël Chalude apporte au personnage de l’ouvrier-demandeur une densité mêlant détermination et sensibilité. Elliot Jenicot, que nous retrouvons avec un vif plaisir, campe un psychiatre sûr de ses outils conceptuels. Sa rigueur feinte et fragile accentue le décalage comique tout en laissant surgir la poésie de son geste et de sa présence. Benoît Cassard, l’assistant, s’installe dans le duo avec Jenicot avec une énergie subtile, comme le Clown blanc avec l’Auguste.
J’ai aimé la générosité de cette proposition. Elle transforme la rigidité des cadres en terrain d’invention théâtrale et rappelle, en se gaussant, que derrière chaque case à cocher peut se cacher une matière théâtrale riche, fertile, attachante et drôle.
Spectacle du 19 février 2026
Frédéric Perez, spectatif.com
De Joël Chalude. Mise en scène Jean-Claude Cotillard. Décors et costumes Olivier Penot. Création son et lumières Guillaume Ledun. Assistante mise en scène Soli.
Avec Joël Chalude, Elliot Jenicot, Benoît Cassard.
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