Bouleversant, Poignant, Puissant, Eloquent.
Svetlana Alexievitch, écrivaine et journaliste biélorusse née en 1948, a construit une œuvre originale fondée sur une écriture chorale : elle recueille les récits de femmes et d’hommes ordinaires pour composer une polyphonie de voix, où les anonymes oubliés par l’Histoire reprennent la parole. Dès 1985, elle publie des témoignages sur la guerre, l’URSS et Tchernobyl, des récits souvent censurés. Son œuvre, traduite dans de nombreuses langues et maintes fois primée, a reçu le prix Médicis en 2013 puis le prix Nobel de littérature en 2015. Opposée au régime de Loukachenko, elle vit aujourd’hui en exil à Berlin.
La guerre n’a pas un visage de femme nous plonge dans une mémoire enfouie, longtemps réduite au silence : celle des femmes soviétiques qui, adolescentes ou déjà adultes, ont pris part à la Seconde Guerre mondiale. En 1975, Svetlana Alexievitch commence une vaste enquête auprès d’anciennes combattantes de la Seconde Guerre mondiale. Près d’un million de femmes soviétiques, souvent très jeunes, ont pris part au conflit comme brancardières, tireuses d’élite, pilotes ou agentes de renseignement, mais leur rôle fut effacé après-guerre. La guerre n’a pas un visage de femme, publié en 1985, a fait l’objet d’une censure. Svetlana Alexievitch revient à ce texte en 2003 : elle commence donc par rétablir ce qui avait été supprimé à l’époque. Rompant avec quarante ans de silence officiel, elle redonne voix à ces héroïnes oubliées.
La mise en scène de Julie Deliquet, magnifiquement orchestrée, fait résonner La guerre n’a pas un visage de femme avec une puissance évocatrice rare. Le décor, construit à partir de matériaux de récupération, plonge le spectateur dans l’atmosphère étroite et partagée d’une kommounalka soviétique, où cuisine, salle de bains et petites chambres deviennent autant de lieux de mémoire.
Cet appartement communautaire soviétique en 1975 devient le lieu où neuf femmes se retrouvent pour raconter leur expérience. Leur parole révèle des décennies de silence imposé. Ces femmes vont nous conter : l’élan du départ au front, les illusions, puis la confrontation brutale avec l’horreur des combats. Nous revivons leurs blessures intimes, leurs traumatismes, leurs gestes durs et violents de la guerre, mais aussi la camaraderie et la dignité… La polyphonie nous transperce le cœur, passé et présent se rejoignent. La guerre, ici, n’est ni les batailles ni les victoires, mais le courage, la peur, le sang, la faim, les rires parfois, et surtout la grandeur de ces femmes.
Julie André : Valentina, sergent, chef d’une pièce de DCA ; Astrid Bayiha : Olga, brancardière d’une compagnie de fusiliers-voltigeurs ; Évelyne Didi : Antonina, agente de renseignement d’une brigade de partisans ; Marina Keltchewsky : Tamara, sergent de la Garde, brancardière ; Odja Llorca : Alexandra, lieutenant de la Garde, pilote ; Marie Payen : Lioudmila, médecin, résistante ; Amandine Pudlo : Klavdia, tireuse d’élite ; Agnès Ramy : Nina, adjudant-chef, brancardière d’un bataillon de chars ; Blanche Ripoche : Svetlana, journaliste, écrivaine ; et Hélène Viviès : Zinaïda, brancardière dans des escadrons de cavalerie, incarnent tour à tour l’adolescente qui part au front et la femme d’aujourd’hui qui se souvient. Nous ressentons une grande complicité entre les comédiennes. Elles nous bouleversent par la justesse de leur jeu, leur sincérité, leur respect et leur écoute mutuels, ainsi que par leur talent.
On ressort de ce spectacle avec le sentiment d’avoir assisté à un moment rare : la rencontre entre la mémoire collective et le théâtre vivant. Julie Deliquet réussit le pari de transposer sur scène la puissance des témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch, sans les trahir ni les figer. Plus qu’un spectacle, c’est un hommage vibrant aux femmes combattantes et, au-delà, à la dignité humaine face à l’inhumain.
Claudine Arrazat
Équipe artistique :
Traduction : Galia Ackerman, Paul Lequesne / Version scénique : Julie André, Julie Deliquet, Florence Seyvos
Collaboration artistique : Pascale Fournier, Annabelle Simon / Scénographie : Julie Deliquet, Zoé Pautet / Lumière : Vyara Stefanova / Costumes : Julie Scobeltzine / Perruques et coiffures : Jean-Sébastien Merle / Régie générale : Pascal Gallepe / Construction du décor : Atelier du Théâtre Gérard Philipe / Réalisation des costumes : Marion Duvinage / Régie plateau : Bertrand Sombsthay / Régie lumière : Sharron Printz / Régie son : Vincent Langlais / Accessoiriste : Élise Vasseur / Habillage : Nelly Geyres
Le texte est publié dans son intégralité aux éditions J’ai lu.
TGP – 24 septembre au 1er octobre 2025
Du lundi au vendredi à 19h30, samedi à 17h, dimanche à 15h
Relâche le mardi
Durée : 2h30 – Salle Delphine Seyrig
Spectacle conseillé à partir de 15 ans
Certaines scènes comportent des descriptions de violences physiques et sexuelles
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