Dès le début, tout semble intriguant. On sent très vite que l’on va passer un moment de théâtre vif et singulier. Les choses ne se déroulent pas tout à fait de façon habituelle, les personnages ne comportent pas vraiment comme à la normale, si tant est. La compagnie La Cohue installe un huis clos habité où l’on rit souvent et où l’on retient tout autant sa respiration. Un spectacle ténébreux autant que déjanté, autant débridé qu’émouvant. L’ensemble est délibérément déroutant. C’est captivant.
« Un huis clos sous haute tension où se mêlent humour, suspense et amour impossible
Trois ans après le décès de leur fille, Anna se laisse convaincre par son mari, Mathias, de vendre leur maison. Mais la veille de la signature, alors qu’ils reviennent du carnaval, Anna apprend à Mathias qu’elle a invité les futurs propriétaires à venir chez eux. »
L’écriture du texte de Martin Legros mêle humour mordant et moments poignants. Les premières scènes s’autorisent une comédie nerveuse où le loufoque prend parfois le dessus, puis le texte se resserre autour du deuil et du souvenir, avec des séquences qui touchent et font mouche, sans ostentation.
La pièce convainc par son intelligence de ton et sa capacité à tenir un équilibre délicat entre comique et tragique. Elle propose un théâtre de rencontre où l’on se laisse porter par la finesse des mouvements et la densité des silences. Les enjeux privés des personnages transportent progressivement la narration dans une aire de haute tension émotionnelle.
Ce glissement révèle une mécanique intérieure qui conduit une situation intime apparemment ordinaire vers une zone de fragilité extrême. Derrière les prétextes d’une vente de maison et d’un dîner partagé se dessine une confrontation avec le deuil, avec la mémoire et avec la peur de perdre ses repères. Les protagonistes ne se débattent pas seulement avec des choix matériels, ils se mesurent à leur propre capacité à rester debout face à la douleur et face au temps qui passe. Chaque réplique devient une tentative pour reprendre le contrôle de son histoire, ou pour éviter de regarder en face ce qui fissure la surface.
Les interprètes évoluent avec une économie d’effets qui fait naître une forte intensité dramatique. La mise en scène de Sophie Lebrun et Martin Legros, leur direction d’acteurs, favorisent la vérité des personnages. Sophie Lebrun (Anna) propose une présence qui va du fragile au tranchant, Martin Legros (Mathias) lui répond avec une sobriété troublante. Inès Camesella et Baptiste Legros hier soir (les deux époux invités) apportent un contrepoint presque décalé, ce qui crée un contraste savoureux et parfois dérangeant. Cette opposition se vit comme un électrochoc empathique rieur et bouleversant.
Les moments avec la batterie donnent au spectacle une pulsation singulière. Le superbe musicien Nicolas Tritschler installé sur scène ne reste pas en arrière-plan, il devient un véritable partenaire dramatique. Ses frappes et ses silences accompagnent les mots comme des respirations amplifiées. Parfois la batterie souligne une tension qui monte ou la désamorce par un contrepoint presque ludique.
L’interprétation allie justesse et nuances. Les gestes, les silences et les regards jouent un rôle central, rendant les non-dits palpables. Les émotions et les tensions passent la rampe dans un équilibre habile entre comédie et tragédie, et renforcent l’intensité et le surréalisme naturaliste de la pièce. Sophie Lebrun se distingue par sa capacité à passer de l’humour à la mélancolie. Avec elle, Inès Camesella, Baptiste Legros et Martin Legros, créent une dynamique imposante, crédible et prégnante.
Une pièce qui secoue doucement mais surement avec des piques à l’affect et une délicatesse d’énonciation qui sait se faire trash autant que velours. Un rendez-vous au Théâtre du Rond-Point qui mérite amplement l’attention. J’ai adoré.
Spectacle vu le 26 septembre 2025
Frédéric Perez
Texte Martin Legros. Mise en scène Sophie Lebrun et Martin Legros. Assistanat à la mise en scène Loreleï Vauclin. Création son, musique live et régie générale Nicolas Tritschler. Création son Pierre Blin. Lumières Audrey Quesnel. Scénographie et régie plateau Antoine Giard. Costumes Loona Piquery. Musique additionnelle Andjelka Zivkovic.
Avec Inès Camesella, Sophie Lebrun, Baptiste Legros ou Antonin Meyer-Esquerré (en alternance), Martin Legros, Nicolas Tritschler.
Une création de la compagnie La Cohue collectifcohue.fr/
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