Touchant. Éloquent. Habité.
À partir du Premier Homme, roman inachevé d’Albert Camus, complété par des extraits des Chroniques algériennes, l’adaptation d’Élisabeth Bouchaud et Jean-Philippe Bouchaud retrace le parcours d’un homme en quête de ses racines. Derrière la recherche du père disparu se dessine peu à peu une réflexion plus vaste sur l’identité, la mémoire et l’appartenance à cette terre algérienne qui l’a vu naître.
La pièce s’ouvre au cimetière de Lourmarin, devant la tombe d’Albert Camus. Monsieur Germain, son ancien instituteur, et Monsieur Veillard, un colon de Mondovi, viennent se recueillir et évoquer son souvenir. De cette rencontre naît le récit qui nous ramène sur les traces de l’écrivain et de son passé. Le présent s’efface et le récit bascule alors dans les souvenirs de Camus.
La découverte de la tombe de son père, mort à Saint-Brieuc pendant la Première Guerre mondiale alors qu’Albert Camus n’avait qu’un an, marque le début d’une réflexion profondément intime sur la filiation. Camus réalise qu’il est désormais plus âgé que son père ne l’a jamais été. À travers cette absence, il tente de comprendre ce qui lui a été transmis , d’où il vient ainsi que la signification de son identité algérienne difficile à définir au regard du contexte de l’époque.
Le texte met en avant la position d'Albert Camus, hélas souvent mal comprise par Sartre et par d’autres, qui défend la coexistence des peuples et refuse la violence sous toutes ses formes. Cette parole résonne aujourd’hui avec une force particulière.
Cette belle et éloquente adaptation met aussi en lumière une autre dimension : celle du « premier homme », un être qui doit construire sa vie sans véritable héritage, sans modèle transmis. Cette réalité dépasse le seul cas d’Albert Camus et renvoie plus largement à une Algérie traversée par des fractures, où cohabitent depuis longtemps des communautés différentes — Européens, Juifs, Espagnols, Italiens, Grecs, Turcs et Algériens musulmans.
La mise en scène de Benoît Giros est orchestrée avec finesse. Nous traversons ce voyage dans la mémoire avec aisance. Au centre du plateau, la tombe de Camus demeure un repère discret qui rappelle sans cesse l’absence autour de laquelle le récit se construit.
La scénographie de Luca Antonucci privilégie l’espace du souvenir. Quelques éléments de mobilier — un bureau côté cour, une commode ancienne côté jardin — suffisent à faire surgir les lieux et les époques. Un grand panneau en fond de plateau évoque à la fois la terre algérienne, les murs de la mémoire où se projettent des archives, et les pages inachevées du manuscrit retrouvé.
La création lumière de Philippe Sazerat, la création sonore de Mme Miniature, les vidéos de Thomas Bouvet et les costumes de Sarah Leterrier, accompagnent avec justesse, finesse et efficacité le déroulement du récit.
Les comédiens, pleinement investis dans leurs personnages, portent le spectacle avec justesse et intensité, rendant les échanges vivants, sensibles et profondément émouvants.
Camus, « Félicien Juttner », trouve le juste équilibre entre retenue et émotion. Son jeu, tout en intériorité, traduit les questionnements d’un homme qui cherche davantage à comprendre qu’à convaincre.
Catherine, « Élisabeth Bouchaud », la mère silencieuse et aimante, est l’une des présences les plus bouleversantes du spectacle.
Monsieur Germain, « Emmanuel Dechartre », incarne quant à lui la transmission, l’école républicaine et la confiance accordée à un enfant modeste.
Monsieur Veillard, « Jean Alibert », offre une représentation nuancée du monde des colons, loin des caricatures.
Porté par une mise en scène sensible et des comédiens investis, le spectacle donne vie avec simplicité et justesse au parcours d’Albert Camus. Entre mémoire intime et portée universelle, il touche par sa sincérité et laisse au spectateur une impression durable d’humanité et de vérité.
Claudine Arrazat critiquetheatreclau.com Spectacles VivantsI
Véronique Bret - Collaboration artistique
Vu le 4juin 2026 Théâtre de la Reine Blanche Scène des Arts et des Sciences 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris : Vendredi 05 juin → 19h00 / Samedi 06 juin → 18h00 / Dimanche 07 juin → 16h00 / Mardi 09 juin → 19h00 / Mercredi 10 juin → 19h00 / Jeudi 11 juin → 19h00 / Vendredi 12 juin → 14h30 / Vendredi 12 juin → 19h00 / Samedi 13 juin → 18h00 / Dimanche 14 juin → 16h00
Rencontres à l’issue des représentations : le 7 juin : avec David Rofé-Sarfati, psychanalyste et le 10 juin : avec Frédéric Worms, philosophe, directeur de l’ENS Paris.
Festival Avignon 2026 Avignon-Reine Blanche : 16 Rue de la Grande Fusterie, 84000 Avignon - du 4 au 22 juillet relâche les 9, 16 juillet 20h00 1h30
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