Baudelaire ne murmure pas ici, il se déploie et s’impose avec une parole précise, nuancée, pleinement tenue, qui garde un tranchant parfois plus fort qu’un cri.
Les Petits poèmes en prose occupent une place singulière dans l’œuvre de Charles Baudelaire. On y retrouve le spleen du Spleen de Paris et les tensions des Fleurs du mal, mais déplacés dans une prose affranchie de la contrainte du vers, plus mobile, presque capricieuse.
J’y retrouve cette mélancolie acide qui irrigue toute son écriture, cette quête d’idéal qui se heurte sans cesse au réel, et surtout une empathie inattendue pour les figures anonymes, les silhouettes croisées, les humiliés de la ville moderne. L’ironie, voire le sarcasme, ne sont jamais loin, comme un réflexe de survie.
Le choix des textes proposés dessine un parcours cohérent et sensible. Louis de Bérail ne cherche pas l’exhaustivité mais une sorte de portrait en creux de Baudelaire. Ce parti pris paraît juste et fait mouche. Il permet d’entendre la diversité des tons sans perdre le fil intérieur de l’auteur. Le spectacle avance avec une simplicité apparente et une précision redoutable. C’est dans cette économie que se loge sa force.
Louis de Bérail adopte pour son personnage une indolence désabusée qui convient parfaitement à cet univers. Une lassitude désemparée qui ne pèse jamais mais devient au contraire une force, une manière d’habiter les textes sans les surcharger. La diction frappe par sa clarté et ses nuances. Les mots circulent avec une évidence qui rend justice à la pensée de Baudelaire. J’ai redécouvert certains textes pourtant bien connus, simplement parce qu’ils étaient ici dits avec une intelligence des couleurs, du rythme et du silence.
À ses côtés, la pianiste Camille Llorens accompagne avec une technicité indéniable et une précision constante. J’émets toutefois une réserve sur le toucher, qui m’a paru moins attrayant. Les graves, souvent martelés avec puissance, installent une assise sonore solide qui ne conduit pas toujours vers une musicalité pleinement aboutie. Cela n’altère pas la cohérence d’ensemble, mais oriente l’écoute vers une tension plus que vers une véritable fluidité. Pourquoi pas.
Le dialogue entre la parole et la musique est calé au cordeau, à la mesure et au mot près. Le tandem fonctionne avec une belle rigueur.
La mise en scène est sobre, le texte prime sur les mouvements. Ce choix me semble judicieux pour ce type de matière. La poésie donnée ainsi ouvre les portes à une rêverie lucide comme à une ironie plus acérée. Rien ne vient détourner l’attention, et le spectateur reste face aux mots de Baudelaire, presque sans filtre.
Je garde de cette proposition l’impression d’un compagnonnage discret mais tenace avec l’auteur grâce à une interprétation remarquable. Une heure qui dit combien Baudelaire, même en prose, n’a rien perdu de sa force de parole. Un spectacle accessible et beau, qui fait un bien fou.
Spectacle du 16 avril 2026
Frédéric Perez, spectatif.com
De Charles Baudelaire. Adaptation et interprétation Louis de Bérail. Piano Kim Bernard en alternance avec Camille Llorens.
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