Vertigineux, Incandescent, Bouleversant, Eloquent.
Sylvain Creuzevault nous plonge pendant trois heures dans l’Italie des années de plomb, telle que l’a décrite Pasolini. Autour de lui, Sharif Andoura, Pauline Bélier, Gabriel Dahmani, Boutaïna El Fekkak, Pierre-Félix Gravière, Anne-Lise Heimburger, Arthur Igual et Sébastien Lefebvre, comédiens extraordinaires, chacun pleinement investi, portent ce monde de violence et de désir. Un grand moment de théâtre, intense et inoubliable.
Pasolini commence Pétrole en 1972, mais il ne pourra jamais le terminer : assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, il laisse son œuvre inachevée. Écrite sous la forme d’une centaine de notes, elle se concentre sur l’Italie de 1968 aux années 1980, une période troublée, marquée par la violence politique et le terrorisme, à gauche comme à droite. L’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro en 1978 deviennent le symbole tragique de cette époque.
Pétrole s’organise en une suite de réflexions politiques, de visions symboliques, de fragments d’histoire et de fables mystiques, toujours éclairées par l’intention de l’auteur. Pasolini y est présent en permanence, signalé par ses lunettes noires, prenant la parole et orientant le regard du lecteur. Tout cela s’inscrit sur le fond d’une enquête sur les circonstances mystérieuses de l’assassinat du géant pétrolier Enrico Mattei en 1962.
Tout commence sur un tarmac d’aéroport des années 1960. Sur la piste gît le corps de Carlo Valletti. Surgissent alors Polis et Thétis. L’un tient de l’ange, l’autre du démon. Ils forment un duo étrange et burlesque ; leur dialogue est vif et drôle. Ils observent Carlo, le commentent, le jugent et décident de le faire revenir à la vie. Mais il y aura désormais Carlo 1 et Carlo 2.
Carlo 1, ingénieur, emprunte la voie du pouvoir dans l’Italie des années 1960. C’est l’ascension sociale au sein de l’ENI (Entreprise nationale des hydrocarbures italienne), entouré de spectres politiques et industriels et de visions historiques de la réussite. Carlo 2, lui, suit un tout autre chemin : il s’abandonne à une vie sexuelle libre, sans interdits, guidée par le désir d’être possédé et par la transgression, nous suivons ses errances dans les terrains vagues.
Dans un second temps, un container descend à l’aide de cintres sur scène. Carlo 1 et 2 y entrent, et nous suivrons leur aventure sur un grand écran en fond de plateau, grâce à la vidéo en direct. Nous pénétrons ainsi dans les salons mondains où se créent alliances et intrigues ; Carlo 1 va intégrer l’ENI dirigée par Ernesto Bonocore, avatar d’Enrico Mattei.
La vidéo, réalisée avec brio par Simon Anquetil, est une nouveauté dans la mise en scène magnifiquement orchestrée de Sylvain Creuzevault. Les gros plans sur les visages amplifient les micro-expressions des comédiens, donnant l’impression qu’ils nous regardent directement dans les yeux et s’adressent à chacun d’entre nous. Cela crée une proximité immédiate et nous place en témoins directs de ce qui se joue sur scène.
Après l’entracte, Pétrole plonge le spectateur dans un tourbillon intense, mêlant visions politiques et sociales à des explorations érotiques et symboliques. Carlo 1 évolue parmi les profiteurs, les tyrans du pétrole, les industriels héritiers du fascisme et ceux qui continuent de construire notre monde. Carlo 2 expose sa dissociation dans ses scènes sexuelles : le corps devient un lieu de pouvoir et de possession, et l’acte sexuel, à la fois psychologique et désiré, se déploie de manière intense et théâtrale, transmettant émotions, tensions et symboles sans réalisme cru.
Carlo 1 veut posséder le monde, Carlo 2 aime se faire posséder…
La scénographie de Jean-Baptiste Bellon et Valentine Lê, minimaliste, alternant zones vides et décors mobiles, renforce les tensions et accompagne l’action. La lumière de Vyara Stefanova, nuancée et modulée, les costumes de Constant Chiassai-Polin, et la musique de Pierre-Yves Macé, amplifient les émotions.
Avec Pétrole, Sylvain Creuzevault nous offre une fresque vertigineuse et bouleversante où se mêlent pouvoir, désir et violence. Chaque instant interroge, captive et laisse le spectateur profondément marqué.
Claudine Arrazat critiquetheatreclau.com
/image%2F2626846%2F20251217%2Fob_3a629c_affiche-petrole-min.jpg)
Texte français : René de Ceccatty Pier Paolo Pasolini, Pétrole, traduit de l’italien par René de Ceccatty, Gallimard, collection L’Imaginaire, 2022 (édition revue et augmentée, première parution en 1995)
Cadre vidéo : François-Joseph Botbol / Son : Loïc Waridel / costumes : Constant Chiassai-Polin / masques : Loïc Nébréda / maquillage, perruques : Mityl Brimeur / assistanat à la mise en scène : Émilie Hériteau, Ivan Marquez / régie générale, régie plateau : Clément Casazza / régie plateau accessoires : Camille Menet / régie lumière : Lison Royet / habilleuse : Sarah Barzic / stagiaire masques : Toscane Piard / stagiaire scénographie : Lévana Tortolo / stagiaires costumes : Agathe Brau, Mahë Foubert ;
administration de production : Anne-Lise Roustan : direction de production et diffusion : Élodie Régibier / production : Le Singe .
Le roman Pétrole de Pier Paolo Pasolini, traduit de l’italien par René de Ceccatty, est publié chez Gallimard, Collection L’Imaginaire,2022 (édition revue et augmentée, première parution en 1995).
Théâtre de l’Odéon Paris 6 du 25 novembre au 21 décembre 2025
Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris durée estimée 3h30 du mardi au samedi à 19h30, le dimanche à 15h À partir de 16 ans. Ce spectacle comporte des scènes pouvant heurter la sensibilité du public.
/image%2F2626846%2F20250429%2Fob_799377_image-2626846-20180613-ob-d1045b-th13.jpg)
/image%2F2626846%2F20251217%2Fob_a17e83_petrole3-jeanlouisfernandez-133.jpg)