Quand on entre dans la salle du Théâtre Lepic, l’effervescence des comédiens à la tâche est à vue. Ils occupent le plateau en attendant la fin de l’entrée du public. Assis autour d’une table, ils se parlent, se regardent, certains lisent leur texte. Puis, après l’annonce pour les accro du portable, un silence s’installe, les voix s’éteignent, les corps se tendent, et la première réplique jaillit, donnant aussitôt le ton d’un spectacle qui se construit sous nos yeux.
La tension est vite là, invisible mais palpable. Donnez-moi un coupable au hasard arrive avec ses bagages. La colère, les chiffres, les silences, les témoignages. Avec elle, le personnage d’Albertine, l’héroïne ardente, guide ce voyage intense dans le patriarcat, la domination, les violences sexistes et sexuelles, avec l’espoir flagrant de faire entendre ce qu’on tait trop souvent.
Gaëlle Lebert signe ici sa première pièce en tant qu’autrice. Elle joue en direct le rôle de metteuse en scène (qu’elle est vraiment aussi). Elle organise les gestes, les mouvements et la circulation de la parole comme un écho démultiplié. Le personnage d’Albertine avance, entre colère et geste de vérité. Sa grande sœur Adèle la suit. Les comédiennes et comédiens oscillent entre incarnations (bourreaux, témoins, gens mal à l’aise) et moments où ils se retirent, questionnent, se disputent. On assiste à une répétition, un chantier de parole, d’un théâtre qui s’élabore en profondeur à travers ce qu’il révèle et ce qu’il secoue.
L’écriture frappe par sa netteté. Après la cérémonie des Césars de 2020, la pulsion de dire tout haut ce que beaucoup murmurent ou taisent a fait naître un texte nourri, construit avec précision. Les chiffres qui oppressent, les voix qui tremblent, le besoin d’une parole collective. Ces éléments alimentent la pièce, traversent la mise en scène.
Le ton garde une énergie vive, parfois violente mais aussi drôle. L’humour s’invite, tranche, soulage. Le spectacle évite les raccourcis et se détourne de la facilité émotive. On rit ou grimace, on sent l’inconfort, mais on tente de rester accroché.
La performance de la troupe renforce cette impression de puissance. Claire Chastel joue Albertine, elle porte la pièce avec courage et intensité. Rama Grinberg, Bruno Paviot, Pierre Grammont, Gwendal Anglade se multiplient dans les rôles, dans les failles, dans les silences. Leur présence rend sensibles les témoignages, fait exister les chiffres comme des personnes.
Le dispositif scénique contribue au voyage. Un espace simple mais précis, lumineux, sonore, où chaque élément compte. On perçoit les coulisses, le jeu de répétition, on se sent presque à l’intérieur de la création. On voit les doutes, les hésitations, les moments de tension. Le crescendo final amène cette explosion attendue, ce face-à-face entre ce qu’on voudrait taire et ce qu’on doit entendre.
Ce spectacle de la compagnie Vagu’Only est rugueux mais nécessaire. Du théâtre de voix, de cris, de confrontations, qui interpelle avec force et intensité par sa radicalité tâtant du trash. Du théâtre documentaire et informatif avant tout. Pour comprendre ce que peuvent vouloir dire « justice », « égalité », « reconnaissance ». Assister à ce spectacle est un acte solidaire en soi.
Spectacle vu le 21 septembre 2025,
Frédéric Perez
Texte et mise en scène, Gaëlle Lebert. Assistanat et collaboration artistique, Rama Grinberg. Costumes, Chloé De Nombel. Lumières, Bruno Brinas. Musique, Bruno Feutelot et Paul Schenck. Son, Jean-Louis Bardeau.
Avec Gwendal Anglade, Claire Chastel, Rama Grinberg, Gaëlle Lebert, Pierre Grammont et Bruno Paviot.
Spectacle de la compagnie https://vaguonly.fr/
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