Il suffit de quelques minutes pour comprendre que le spectacle À la folie avance sur une ligne de crête où les voix intimes croisent une dimension plus frontale, parfois clairement engagée, en maintenant constamment le contact avec les individus.
Adapté du livre de Joy Sorman par Caroline Loeb, le spectacle qu’elle met en scène prend place dans un hôpital psychiatrique, lieu clos où patients et soignants partagent la même fatigue du réel. La scène, volontairement dépouillée, laisse circuler les paroles et les trajectoires, comme si tout reposait sur la seule énergie des corps et des voix. Très vite, le plateau devient un espace traversé par une multitude de figures, chacune avec sa langue, sa fragilité, sa manière de résister. Des personnes avant tout, des individus traversés par la maladie aussi.
Le texte alterne récits intimes et regard critique sur l’institution. Les personnages racontent leur trouble tout en interrogeant le cadre qui les entoure, les logiques de soin, les contraintes administratives et les représentations sociales de la maladie mentale. Cette dimension donne au spectacle une portée politique assumée, mais toujours incarnée, jamais plaquée.
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La mise en scène suit ce mouvement avec une grande souplesse. Les scènes s’enchaînent sans hiérarchie apparente, les identités glissent d’un comédien à l’autre, et l’ensemble construit une impression de flux continu. On passe d’un éclat de violence intérieure à une situation presque banale, parfois teintée d’humour, dans une continuité fluide. Cette circulation permanente empêche toute fixation sur un seul registre émotionnel.
Les quatre interprètes, Mourad Boudaoud, Cécile Chatignoux, Gigi Ledron, Caroline Loeb, donnent au spectacle une densité très concrète. Leur jeu privilégie l’effet juste plutôt que la démonstration. Il s’agit plutôt de traverser les états, de passer d’une parole à l’autre avec une précision qui laisse toute sa place à l’ambiguïté des situations.
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On reste avec une impression particulière, celle d’un théâtre qui accepte de montrer autant les failles individuelles que les tensions collectives, en maintenant l’équilibre entre empathie et regard critique. Caroline Loeb le dit très bien : « Ce théâtre-là ne juge pas. Il tend le miroir, et nous rappelle que ce que nous appelons "folie" est souvent une forme extrême de douleur ».
En sortant de cette traversée, difficile de réduire ces vies singulières à des catégories figées, tant elles continuent de vibrer au-delà des rôles et des diagnostics. Du théâtre comme on aime, impressionnant et nécessaire.
Spectacle du 12 mai 2026
Frédéric Perez, spectatif.com
D’après le livre homonyme de Joy Sorman, Flammarion. Adaptation et mise en scène Caroline Loeb. Chorégraphie Marjorie Ascione. Dramaturgie Youness Anzane. Création lumière Franck Thévenon. Musique Philippe Prohom. Assistantes Caroline Montier et Nathalie Kanoui. Photos © Matthieu Camille Colin.
Avec Mourad Boudaoud, Cécile Chatignoux, Gigi Ledron, Caroline Loeb.
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Ce spectacle sera au festival d’Avignon du 3 au 25 juillet 2026
au théâtre Roseau Teinturiers
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