Eloquent, Émouvant, Habité.
Le texte de Marine Bachelot Nguyen s’ancre dans un moment historique précis : en 1975, à la chute de Saïgon, des milliers de Vietnamiens, Laotiens et Cambodgiens prennent la mer pour fuir la guerre. Il existe peu de récits sur cette émigration, que l’on qualifie de discrète. Le spectacle se nourrit d’images d’archives, dures et difficiles. Pourtant, une douceur inattendue s’y glisse : une poésie fragile émerge, portée par des marionnettes sur l’eau, théâtre vietnamien où des figures animées racontent des scènes traditionnelles, comme des souvenirs qui refusent de disparaître.
Dès les premières minutes, des témoignages de réfugiés donnent au spectacle une force documentaire immédiate. Des hommes et des femmes s’avancent, un à un, au bord du plateau, et viennent dire ce qu’ils ont vécu, les raisons de leur départ, ce qui les a contraints à quitter leur pays. Leur parole est simple, directe. Ils ne cherchent ni à émouvoir ni à séduire. Ils sont là, simplement, pour dire et nous faire entendre la réalité.
Marine Bachelot Nguyen choisit de nous conter ce drame par l’intime. Elle met face à face deux familles : une famille française — père, mère, fils — qui, par générosité et charité, accueille chez elle une famille de boat people — père, mère, fille — dans une France en manque de main-d’œuvre, se revendiquant terre d’asile.
Au début, en tant que spectateur, la générosité peut sembler un peu « bon samaritain ». Mais peu à peu, le spectacle révèle que la bonté ne dépend pas d’un cadre moral ou religieux : elle naît d’un engagement personnel et d’une attention sincère à l’autre.
C’est une véritable rencontre entre deux cultures, deux langues, deux façons d’habiter le monde. Chacun, de part et d’autre, doit faire des efforts pour se comprendre et vivre ensemble, un processus qui se construit dans l’écoute, le respect et le temps.
La scénographie de Kim Lan Nguyen Thi, volontairement minimaliste, installe l’action dans le jardin d’une famille française : au centre, une grande table accueillante, tandis qu’à cour, une pièce évoquant un garage a été installée pour accueillir la famille vietnamienne, un petit refuge discret, offert par les hôtes, bienveillant mais un peu trop paternaliste.
En fond de plateau, la création vidéo de Julie Pareau nous émeut : la mer agitée et les embarcations précaires y apparaissent, évoquant des vies en suspens — des bateaux de fortune dérivant en mer de Chine, chargés de Vietnamiens, Cambodgiens et Laotiens, entre fuite et survie.
Au milieu de cette scénographie, l’écriture marionnettique de Dorothée Saysombat apporte une douceur poétique. Les marionnettes sur l’eau, inspirées de la tradition vietnamienne, transforment l’eau, le papier et la lumière en matière vivante, traduisant la fragilité des vies en exil.
La mise en scène de Marine Bachelot Nguyen est orchestrée avec grande fluidité. Gestes simples, regards, malentendus se croisent, et toujours se devine un effort pour se comprendre et se rapprocher.
Les comédiens nous emportent dans ce récit et nous émeuvent par la justesse de leur jeu. Paul Nguyen et Dorothée Saysombat incarnent la famille réfugiée avec retenue et intensité. Angélica Kiyomi Tisseyre-Sékiné, dans le rôle de la fille, impose une présence vibrante. Face à eux, Charline Grand et Clément Bigot, le couple français, apparaît dans toute leur complexité : généreux, hésitants, partagés. Arnold Mensah, leur fils adoptif, fait écho à d’autres parcours migratoires et héritages.
Aujourd’hui encore, cette histoire résonne fortement. Les déplacements forcés, les migrations pour fuir la guerre ou la misère, et la rencontre de cultures différentes restent d’une brûlante actualité. Ce spectacle nous rappelle que l’accueil et la compréhension, même fragiles et imparfaits, sont toujours nécessaires pour construire un lien humain dans un monde en mouvement.
Claudine Arrazat critiquetheatreclau.com
Assistanat Yen Linh Tham / Construction décor Philippe Richard, Vincent Gadras / Régie générale Julie Pareau / Régie vidéo Stéphane Pougnand / Assistanat création vidéo Baptiste Bertrand / Création lumière Alice Gill-Kahn / Création sonore Yohann Gabillard / Régie son Cédric Leroux / Création costumes Laure Fonvieille / Stagiaire costumes Cécilia Bouchez
MC93 Bobigny Du 18 au 22 mars 2026 9 boulevard Lénine 93000 Bobigny Nouvelle Salle Durée 2h10
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