Les dépossédées au Funambule Montmartre

Attention ! Petit bijou musical tendre et insolent à ne surtout pas manquer au Funambule Montmartre.

Deux femmes, un piano et une complicité débordante d’audace. Un spectacle drôle et poignant, où chansons et théâtre s’entrelacent pour raconter l’histoire d’un duo hors du commun. Un huis clos vibrant qui célèbre la liberté et la créativité féminine avec humour, émotion et énergie.

Les Dépossédées est inspiré du documentaire Grey Gardens (1975) des frères Maysles, qui révélait la vie de Big et Little Edie, tante et cousine de Jackie Kennedy, recluses dans leur immense demeure des Hamptons laissée à l’abandon. Ce spectacle ne cherche pas à recréer cette légende, mais à en faire jaillir une matière vivante. On y suit une mère excentrique, alitée, dont l’autorité persiste malgré tout, et sa fille qui s’évade en chantant et en dansant autour d’un vieux piano. Entre elles, se mêlent chamailleries et complicité, éclats d’amour et déchirures. Tout se joue dans un espace clos, et pourtant, un monde entier semble palpiter parmi ces deux vies intimement liées.

Les chansons deviennent les couleurs de cette fresque affective. Anne Sylvestre, Barbara Pravi, Serge Reggiani, Clara Luciani ou encore Brigitte Fontaine résonnent et tracent en filigrane un siècle de visions sur les femmes, leurs luttes, leurs désirs, leurs fiertés et leurs blessures.

Anne Cadilhac (que nous retrouvons avec un vif plaisir) et Marie Charlet incarnent ce duo avec une énergie étonnante. Mademoiselle Cadillac, musicienne et comédienne, fait surgir du clavier une palette d’émotions qui se mêle à son jeu pêchu et tendre, et à sa voix tonique et claire. Mademoiselle Charlet, chanteuse à la présence généreuse et excellente comédienne, apporte une dimension singulière, mêlant ses éclats de voix à une présence impressionnante, douce et maîtrisée. Les deux artistes nous bluffent littéralement par leurs chants et leurs jeux qui passent du naturel radical à la douceur délicate, parfois teintés d’un onirisme surréaliste rieur. Leur complicité solide et vive captive.

Les spectateurs rient, sourient, s’émeuvent et profitent de ces instants de pure musicalité. Il faut entendre ces chansons données avec une sensibilité superbe et truffées de polyphonies justes et belles. Quand je dis que c’est un petit bijou…

La mise en scène de Yann de Monterno choisit la subtilité. Pas de grands effets mais une attention aux détails. Avec les lumières de Cyril Hames qui créent judicieusement un cocon enveloppant ou des éclats lumineux, les regards et les gestes, les postures et les déplacements traduisent des trajectoires intérieures. Tout se fond dans une continuité fluide. C’est très bien vu et superbement fait.

Les Dépossédées fait résonner une histoire intime à travers des enjeux universels. La trajectoire de ces deux femmes questionne la place des femmes, leur liberté et leur refus des carcans. Les chansons, à la fois politiques et poétiques, évoquent injonctions absurdes, blessures, élans d’amour, fierté et combats menés avec humour ou rage.

La soirée s’écoule avec légèreté, même quand la gravité affleure. Le rire prolonge l’émotion. La nostalgie colore la vitalité. On a l’impression d’assister à un dialogue intemporel entre deux générations de femmes, et à travers elles, à un chœur plus vaste.

Un spectacle qui rend hommage à la force, à la fragilité et à la créativité féminines. Un spectacle musical et théâtral sensible et piquant, où le Funambule Montmartre devient le cadre de confidences et de chansons habitées. J’ai adoré.

Spectacle vu le 30 septembre 2025

Frédéric Perez

 

Une pièce de Yann de Monterno, d'après une idée originale d'Anne Cadilhac et Yann de Monterno. Mise en scène de Yann de Monterno.  Arrangements musicaux et compositions originales d’Anne Cadilhac. Création lumières de Cyril Hames.

Avec Anne Cadilhac et Marie Charlet.

 

Photo © J.B. Derieux

Photo © J.B. Derieux

Tag(s) : #spectatif
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