Peu importe au théâtre de La Scala Paris.

Ce spectacle est une frappe précise dans le plexus sentimental. Cette pièce de Marius von Mayenburg, traduite et mise en scène par Robin Ormond, secoue dès le début puis de rebondissement en rebondissement. Nous nous attendions, en entrant dans la salle de la Piccola Scala, à assister à quelque chose de rude, voire de dur, nous n’avons pas été déçus. Du théâtre qui ne cède pas à la complaisance mais qui choisit la clarté dans la tension. Du théâtre authentique.

« Simone occupe un poste important qui l’amène à partir fréquemment en mission tandis que son partenaire Erik, dont le métier de traducteur et éditeur lui permet de télétravailler, s’occupe des enfants à la maison en son absence. Le texte de Marius von Mayenburg s’emploie à interroger jusqu’à l’absurde tout ce qui semble pouvoir cimenter un couple : l’égalité, l’écoute, le dialogue. »

Simone et Erik. Deux personnages que tout semble opposer. On devine très vite l’équilibre fragile, les verres qui se brisent en mots, les braises qui couvent sous la cendre, les cordes qui grincent avant la rupture. La communication entre eux tangue, chargée de non-dits, d’attentes non formulées, de malaises entre-les-lignes, de rancœurs latentes.

Le texte de Von Mayenburg interroge ce que signifie « rester soi-même » quand la vie de couple vous dilue, quand les rôles que l’on s’attend à jouer finissent par peser plus fort que ceux que l’on choisit.

La pièce ne nous donne pas toutes les clefs d’un coup. Elle nous fait confiance pour entendre ce qu’elle ne dit pas. La superficialité, le confort moderne, les injonctions qui se glissent dans le quotidien, tout cela est dévoilé avec une ironie qui ne cède jamais à la moquerie gratuite. On rit, souvent, mais on sent l’acidité dans l’air.

Est-ce une pièce optimiste ? Non, pas vraiment, mais elle n’est pas nihiliste. C’est le constat qu’aimer, rester deux, se comprendre, c’est toujours être balloté par des doutes, des rivalités implicites, des désirs mal formulés. Von Mayenburg nous fait nous poser la question : Comment construire quelque chose quand on est constamment dans des mouvements opposés, pris entre ambition, besoin de reconnaissance, désir personnel et soin de l’autre ?

La mise en scène de Robin Ormond joue très habilement avec ces déséquilibres. La scénographie très astucieuse pousse à l’enlisement, avec des éléments qui paraissent festifs mais qui se transforment en pièges symboliques. Comme un banc de sable mouvant où tout ce que l’on croyait stable vacille. On sent le malaise monter, sans pathos outrancier. Le rythme est très soutenu, surtout au début. C’est nerveux, souvent drôle, féroce.

Ce qui impressionne tout autant, c’est la performance des deux comédiens, Marilyne Fontaine et Assane Timbo.  Elle et il incarnent parfaitement une double force. Celle de l’engagement face à l’autre, et celle du refus de baisser les armes même quand tout semble compromis. Fontaine campe la rigueur, l’ambition, la colère retenue. Timbo passe de la fausse décontraction à la douleur, de la distance à l’agression verbale, souvent dans le même souffle. L’inversion des rôles, au cœur de la pièce, fait apparaître des failles qu’on ne soupçonnait pas. C’est superbe, captivant et ravageur.

Un spectacle qui bouscule, qui interroge, sans tomber dans le drame artificiel ou les grandes envolées lyriques. On sort éblouis et étourdis par la force d’instillation du texte et la prestation remarquable des deux comédiens. Le cœur et la pensée secoués, et l’envie de reparler après. C’est un moment de théâtre fort, sévère parfois et tellement efficace dans l’interpellation et la catharsis qu’il installe. À ne surtout pas manquer.

Spectacle vu le 14 septembre 2025

Frédéric Perez

 

De Marius von Mayenburg. Mise en scène & traduction de Robin Ormond. Scénographie & lumières de Manon Vergotte. Costumes de Louise Digard. Création sonore d’Arthur Frick. Dramaturgie de Laurent Muhleisen.

Avec Marilyne Fontaine et Assane Timbo.

 

 

Photo © Louie Salto

Photo © Louie Salto

Photo © Vahid Amanpour
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Photo © Vahid Amanpour
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Tag(s) : #spectatif
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