Se gausser des règles sociales avec une élégance implacable et une liberté jubilatoire. Voilà une soirée de théâtre qui rappelle combien un texte précis et une grande interprète peuvent transformer un simple manuel de bonnes manières en pur plaisir scénique d’une drôlerie irrésistible.
Jean-Luc Lagarce s’amuse avec un vieux traité de savoir-vivre du XIXᵉ siècle. Le principe est délicieux. Les règles censées organiser l’existence sont énumérées avec un sérieux presque administratif. Naissance, baptême, mariage, deuil, tout possède son protocole, sa mesure, sa bonne attitude. Derrière cette mécanique très codifiée apparaît une ironie mordante. Les convenances deviennent un miroir de nos petites obsessions sociales, de nos inquiétudes et de notre goût persistant pour l’ordre établi.
La langue de Lagarce fait merveille dans cet exercice. Elle avance avec un calme cérémonieux puis glisse, presque discrètement, vers une fantaisie malicieuse. Le texte joue constamment entre premier degré et distance amusée. Sous ces conseils très appliqués surgit une observation acérée de la comédie humaine. L’ensemble possède un rythme redoutable. Les phrases paraissent sages et soudain l’absurde tombe en piqué, comme si la logique poussée trop loin révélait la fragilité des règles qu’elle prétend défendre.
Marcial Di Fonzo Bo choisit une mise en scène d’une grande sobriété. Rien ne distrait de la partition verbale. Le spectacle repose sur la précision du texte et sur l’adresse directe au public. Cette simplicité donne au jeu une efficacité redoutable. Le dispositif laisse la place à l’humour, aux ruptures de ton et à un sens du tempo très fin.
Et puis il y a Catherine Hiegel.
L’interprétation est véritablement remarquable. Catherine Hiegel incarne ce texte aux accents solennels et espiègles avec une autodérision maîtrisée et des plongées dans un burlesque abouti. Le résultat est tout simplement détonant. L’actrice devient une conférencière hors normes, appliquée à exposer la bonne conduite à adopter dans les circonstances de la vie. Le sérieux affiché nourrit le comique. Un regard, une légère hésitation, un glissement d’intonation, un éclat de rire surgissant et repris aussitôt, et tout bascule dans un comique ravageur.
Mademoiselle Hiegel possède un sens admirable du rythme. Elle épouse la musique de l’écriture avec une précision d’orfèvre et trouve sans cesse la bonne distance entre la règle et sa mise en doute. Une phrase devient un gag. Une autre se charge d’une humanité inattendue. L’actrice s’amuse manifestement et cette joie circule dans toute la salle.
Le public goûte un plaisir très simple et très rare. Une grande comédienne, un texte d’une intelligence malicieusement cruelle et une mise en scène qui fait confiance au théâtre. J’ai adoré ce moment théâtral exceptionnel. Une leçon d’interprétation magistrale et une heure de théâtre absolument savoureuse.
Spectacle du 9 mars 2026
Frédéric Perez, spectatif.com
De Jean-Luc Lagarce. Mise en scène Marcial Di Fonzo Bo.
Avec Catherine Hiegel.
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